VIēSIBLE

Texte Curatorial

Selon l'étymologie, visible signifie ce qui correspond à une réalité perceptible ou concrète. Qu’en est-il de ceux qui sont tenus à l’écart de la réalité imposée par la société ou plus largement de ceux qui ne la perçoivent pas de la même façon ?

Indubitablement, Alun Be nous offre à voir. Il nous raconte ceux que l’on ne regarde pas ou plus, ceux que l’on oublie et qui pourtant, nous ramènent à notre humanité, si on choisit de les voir autrement. A travers les récits, c’est notre perception de l’autre qu’il nous amène à reconsidérer, en nous révélant ce que l’on ne voit pas. Inévitablement, cela nous ramène au récit de soi et à nos vaines tentatives de réparer les écarts pour essayer de rejoindre à tout prix le cercle fermé de la normalité, préalablement défini par une société où l’on valorise l'apparence au détriment de la différence.

En jouant sur la dichotomie visible/invisible, l'artiste souligne le rapport au sujet vu, ouvrant une brèche qui nous invite à nous interroger sur nos choix de perception et notre rapport à la norme mais aussi sur la manière dont notre société et ses institutions accordent de la place aux personnes avec des réalités différentes. Le concept d’inclusion, à la base même du projet de la Coopération au Développement (AICS), nous engage à voir autrement ce que c’est d’être pleinement humain, et en élargissant le concept de normalité, à accueillir autrement la place des personnes en situation de handicap dans la société.

Delphine Buysse

Pour aller plus loin...

Le terme inclusion sous-entend trop souvent le simple fait d’avoir une place dans la société, de manière passive et sans dynamique de changement, ignorant que le fait d’avoir une place pour des personnes différentes exige une transformation radicale du milieu et même un changement de normes délimitant les frontières ou les seuils en deçà desquels on est inclus (1).” 

Le concept d’inclusion apparaît dans les années 70, en provenance du monde anglo-saxon, à travers les notions de société inclusive et d’éducation. Il est lié aux mouvements des droits humains envers les personnes handicapées dans les années 60, mouvements qui n’ont trouvé une résonance dans les textes de droit internationaux que bien plus tard (années 80 et 2006 - CDPH). De cette évolution conceptuelle, qui passe de l'approche médicale et individuelle à une approche sociale et de droit, découle une évolution de paradigme où l’on prend en compte la personne dans son environnement normé où chacun est “égal” en droit, quel que soit l’écart qu’il entretient avec une pseudo-norme qui serait définie selon des exigences ou une moyenne de performance dans une société. L'environnement est normé pour tous et se doit d’être accessible à tous, donc de changer pour prendre en compte l’élargissement de la norme. 

L’émergence de la notion d’inclusion est concomitante avec la reconnaissance de la langue des signes. Mais dans un pays comme le Sénégal, qui compte vingt-et-une langues, quelle est par exemple la normalité prise en compte dans l’apprentissage de la langue des signes? Celle du Français bien entendu, qui est la langue officielle. Or la plupart des enfants qui arrivent en centre de formation pour sourds-muets ne parlent pas le français et cela génère un obstacle de plus à leur participation sociale puisque pour prétendre à celle-ci, il faut encore rejoindre la norme. Cela nous renvoie à nouveau au changement que la société doit initier pour élargir la norme. En ce sens, l’inclusion ne peut être considérée comme un état stable et achevé, mais plutôt comme un processus qui confronte développement personnel et changement social et qui concerne tout le monde, à commencer par chacun.

1LE CAPITAINE, J.-Y., L'inclusion n'est pas un plus d'intégration : l'exemple des jeunes sourds, dans Empan 2013/1 (n° 89), pages 125 à 131.