ÑUN WAA KAM

Une exposition collective et pluridisciplinaire qui investit les imaginaires du territoire de Ouakam.

 

Les communautés de Ouakam nous offrent leur territoire à explorer, avec son patrimoine culturel, son multiculturalisme, sa diversité d’espaces chargés de symboles, ses légendes et esprits protecteurs…Une immense bibliothèque et un véritable laboratoire pour les chercheurs et créateurs que nous sommes.  

 

Le nid du tisserin a la particularité d'être constitué de lanières si fines et si fragiles que, prises séparément, personne ne pourrait croire qu'elles formeraient ensuite un tout d'une souplesse et d'une solidité extraordinaire. A l'image de cette architecture, habile, patiente et persévérante, c'est de tisser le savoir en commun dans une quête continue de connaissance qui donne corps à notre projet. Nous sommes de cette génération qui ose jeter des ponts pour recréer la relation avec soi, avec l’autre et avec l’univers.

 

La métaphore de l’abeille (1) est utilisée pour sous-entendre “un processus idéal” de recherche. A l’instar de cette butineuse et sécrétrice, le chercheur rassemble du pollen informatif, digère les substances organiques pour les transformer en un “miel théorique (2)” plus riche que la somme des données de départ. Il nous faut trouver cette synthèse réflexive entre l’expérimentation de la fourmi et les raisonnements de l’araignée, entre la création et la signification.

 

Au carrefour des enseignements du passé, de l’empirisme du présent et des pensées prospectives pour le futur, nous tissons une cartographie sensible et engagée en trois temps: le corps, pour rassembler et expérimenter, l’esprit, pour apprendre et chercher, et l’âme, pour créer ensemble des œuvres et des actions qui impactent le corps social. Avec les arts et la culture comme mode de production de sens, ce sont les imaginaires qui ont le pouvoir d’orienter et de donner sens à nos comportements au quotidien.

 

Alibeta et Delphine Buysse

(1) Francis Bacon

(2) Luc de Brabandère

Nous, ceux de Kam.

Je ne suis pas de Ouakam. Je ne suis même pas d'ici… pas plus d'ailleurs ! 

Alors qui suis-je donc, me direz-vous, pour interroger ce territoire, ses artistes et sa culture? Comme dans toute chose, questionner d'abord la légitimité du savoir pour aborder un sujet de façon transcendantale [1]

Qui n'a pas passé des heures à observer le tisserin du Sénégal faire des allers-retours incessants pour construire son nid. L'habitacle de cet oiseau, de la famille des passereaux, est une merveille de la nature tant pour la beauté de son ouvrage que pour sa sophistication. Outre sa forme conoïdale qui enveloppe chaleureusement ses habitants d'un abri protecteur, il a la particularité d'être constitué de lanières si fines et si fragiles que, prises séparément, personne ne pourrait croire qu'elles formeraient ensuite un tout d'une souplesse et d'une solidité hors du commun. A l'instar de cette architecture, habile, patiente et persévérante, c'est de tisser le savoir en commun dans une quête continue de connaissance qui va nous aider à donner un contenu fort à notre projet.

Dans l'Afrotopia de Felwinne Sarr [2], un mystère subsiste sur la façon d'envisager l'a-topos, ce non-lieu investi par les souhaits communs pour l'Afrique d'aujourd'hui et de demain, et il pourrait être assimilé, à tort, à une utopie passive. Nous voulons imaginer un lieu qui ne soit pas « limité à une contingence » et qui, par résistance à l'acte de définition, resterait a-qualifiable mais cela ne signifie pas pour autant qu'il soit de l'ordre du rêve inactif ou de la pensée illusoire. Tout l’intérêt serait dès lors de traduire cette pensée en action et de se concentrer plutôt sur la manière de faire, les aspects de l'intégration communautaire ou du multiculturalisme.  D'emblée, un constat s'impose, comme en matière d'éducation et de pédagogie active,  où il faut re-partir du savoir de celui qui écoute, il nous faut re-venir à l’agora (place publique) pour mieux se concentrer sur l'originalité de la nouvelle relation à conquérir [3] et des ponts à tisser (metaxu [4]). Il s’agit d’un espace [5] intermédiaire entre les continents séparés par les océans, entre les cultures, les patrimoines matériels et immatériels, entre la théorie et la pratique, les sphères de l'art et leurs réels publics, en suspension entre ciel et terre, comme le nid pourrait en être la métaphore. 

Le cosmopolitisme peut être pensé comme une conséquence des migrations qui induit une nouvelle représentation de la mobilité. En outre, si l’on part du postulat que « les rêves d'émancipation collective ont éclaté en une multitude de désirs individuels [6]» où l'on ne se bat malheureusement plus pour, mais trop souvent contre, notre cosmopolitisme artistique s’inscrit, au contraire, comme une réponse à un impératif de créer ensemble dans un monde où les flux et mouvements ont complexifié la nature de la communication (en modifiant les pôles et les statuts dans l'espace et le temps) mais où le partage des connaissances, la valorisation des différences et le développement du lien social dans le respect mutuel sont sans aucun doute devenus des réponses. Cela réside dans le type relation à l'autre que nous voulons établir.

Ainsi,  après avoir pris soin de définir un positionnement reposant sur la conviction, sans prétention aucune, qu'il est possible de faire autrement, nous avons réfléchi au contenu, à l'espace, à la méthode, aux outils et à notre relation préalablement à notre recherche et notre travail de commissaires dans l'objectif de montrer une forme de création sociale, collaborative qui tisse du lien, comme une autre solution intégrative, tout en prenant soin de contourner les phénomènes de mode et de s’émanciper des clichés et des stéréotypes. 

J'ai rejoint cette équipe en cours de route pour plusieurs raisons: outre sa composition extraordinaire, l'intérêt et le sens de son projet qui rejoignent des méthodes vers lesquelles je tends depuis quelques années, j'y ai vu un moyen de concrétiser une vision que nous partageons dans des valeurs communes... de celles qui décuplent les forces et remplissent les âmes. Nous sommes de Waa Kam. Ñun Waa Kam. Nous, ceux de Kam, ne limite pas les espaces aux territoires mais investit les imaginaires passés, présents et futurs pour tisser cet espace cosmopolite dont nous avons rêvé ensemble avant de le concrétiser.

 

Delphine Buysse

 

 

[1]Une transcendance qui ne sous-tend pas une position méta mais bien comme condition préalable à la possibilité de mon analyse et donc de ma connaissance en vue de tendre le plus possible vers une émancipation d'une subjectivité ethnocentrique et de dépasser les prétentions à conditionner l'expérience par un discours théorique.

[2]F. SARR, Afrotopia, Ed Ph. Rey, Paris, 2016.

[3]R. Barthès, Fragments d’un discours amoureux.

[4]S. Weil, La Pesanteur et la grâce, Ed. Plon, 1988.

[5]Metaxu-topos

[6]F.WOLF, Trois utopies contemporaines, éd. Fayard, Paris, 2017.

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